Séparation honteuse

Raymond - 28 juin 2022 à 09:51

ma petite expérience personnelle pourra peut-être éclairer d'autres destins.

Voilà. Il y a une vingtaine d'années, en couple, je choisis de rentrer dans la fonction publique parisienne. Paris était déjà chère, mais il y avait pour moi des possibilités uniques de progression professionnelles après un parcours chaotique et pour elle une possibilité de bien commencer sa carrière. L'idée était de rester une dizaine d'années et de partir.

Mon concours réussi, je pose une demande de logement social et j'ouvre un PEL. Le logement était déjà une préoccupation.

J'ai su et pu bénéficier alors de tous les avantages que l'Etat-Providence et la mairie de Paris présentaient encore. Ma carrière montait. Et à un foyer pour jeunes fonctionnaires a succédé le graal d'un logement social.

Ce ne fut pas simple. Trois ans d'attente, des critères maximisés (jeune fonctionnaire venant de province, couple, horaires matinaux, sortant d'un foyer), plus d'une centaine de clics sur l"a page intranet dédiée. Du fait d'avoir 27 et 28 ans, nous étions encore pour quelques mois un jeune couple. Oui, c'est hallucinant et cette loi date de Maurice Thorez, mais "* Un jeune ménage est un couple dont la somme des âges révolus des deux conjoints est au plus égale à 55 ans.". Alors que l'on fait maintenant les enfants à trente ans passés.

De cette jeunesse ménagère, nous héritons alors d'un trois-pièces énorme avec balcon. Une seconde chambre pour l'enfant qu'un jeune couple ne manquera pas d'avoir.

Mais ça ne se passa pas comme ça et madame pris sa liberté en plein déménagement. Sans trop d'autres solutions pour acheter (pas de fonds propres) ou pour louer (pas de cautions), j'ai gardé l'appart trop grand. Et ai sous-loué.

Cette sous-location illégale n'aurait dû durer que deux ans, avant que d'avoir un pécule une promotion interne me permettant d'acheter en banlieue. J'ai quand même demandé à avoir un logement plus petit. Aucun retour.

Deux ans plus tard, la réussite est là. La réussite sentimentale aussi. Nous envisageons un bébé, et le logement trop petit retrouve sa fonction de nid. De nouveau échec sentimental, retour à la case coloc illégal.

Les prix montent plus vite que mon salaire, et ma capacité d'achat banlieusarde en célibataire s'éloigne. A propos d'éloignement, pas question d'investir en deuxième couronne: je tiens à une vie sociale et ne compte pas finir vieux garçon.

Dix ans dans cette appartement mal taillé.

Je rencontre le grand amour (une fois de plus). En province. Paris n'est pas une hypothèse pour nous.

Madame est follement amoureuse, me présente ses parents, parle enfants, me convainc de quitter l'enfer parisien. Ce qui veut dire pour moi changer de travail et quitter mon confortable logement. Je demande un engagement fort pour répondre au mien: PACS ou mariage.

Tous nos week-ends ensemble sont lumineux et pleins de promesses. Mais j'observe, comme sur d'autres précédentes relations, le mèl du mardi soir qui vient compléter / déformer / contredire les promesses du week-ends. Changement de plan, possibilités de travail, opportunités de maisons.

Madame en arrive à m'envoyer un poste où elle serait ma cheffe, ou un poste très sous-qualifié à cent kilomètres de notre futur nid, comme "l'important c'est qu'on soit ensemble et ça pourra toujours évoluer". Mouis...

Le marché de l'emploi rural n'est pas le même. Le PACS ne se fait pas. Mais Madame achète quand même les alliances, par surprise aussi romantique que stressante.

Je trouve l'opportunité. Un travail bien payé et intéressant à vingt kilomètres du bureau de Madame, et sans juxtaposition avec le sien. Au prix d'un sacrifice de carrière pour soutenir celle de ma compagne (elle aura bien à subir une pause professionnelle pour ses grossesses), je quitte la capitale.

Je pose ma démission, et donc mon préavis de départ, sans l'engagement que j'envisageais. Toute mon organisation de travail est au courant de ceci, ma centaine de collaborateurs me félicitent, mon poste est publié pour un remplacement.

Trois jours plus tard, Madame, sur conseil de sa mère, m'envoie un mèl de rupture. Elle ne m'a jamais aimé, elle n'a répondu à ma demande de mariage que pour éviter de casser l'ambiance et ne voyait en mois qu'un pauvre hère à sauver et qu'un réservoir de spermatozoïdes.

Je rétropédale autant que possible. Mais Madame revient: "Suis-moi je te fuis/Fuis-moi je te suis". Finalement elle m'aime et ne désire que notre union. On se revoit. Promesses. Elle me fait la surprise de la visite d'une maison conjugale. Je me laisse embobiner.

Bis repetita, elle me quitte en catimini quelques jours après mon déménagement. Bon, j'ai des tords (de la fatigue, de l'angoisse immobilière et professionnelle surtout). A l'amour qu'elle n'aurait à nouveau jamais eu pour moi mais qui n'était qu'une illusion que la société patriarcale lui a astreint pour une normalité de couple s'ajoute les accusations de violences. Non physique, non verbale, mais symbolique. Nous nous étions en effet disputés sur un itinéraire routier. Et comme la violence est une continuum, elle ne peut s'engager dans ce sacrifice conjugale avec un homme qu'elle n'a jamais aimé et qui a totalement la capacité physique de commettre un jour un homicide. Sic...

Bien entendu, trois jours plus tard, elle "passe à autre chose" (sic) pour faire passer ce sale épisode de sa vie. Et elle m'avoue qu'elle n'avait en fait jamais eu l'intention de déménager, de partir en vacances et de vivre avec moi. Preuves à l'appui...

Je ne peux rester dans ce village. Je rentre (dans ma profession, difficile de passer d'une province à l'autre avec un CV instable) et arrive début 2020 sur un métier complémentent nouveau. J'achète en banlieue, un cagibi avec travaux. Faute de mieux. Le confinement arrive, tous les délais administratifs sont bloqués, je télétravaille depuis des canapés d'amis qui n'ont pas non plus de grands logements et chez qui je compte laisser parfois de l'intimité. Je dors même dans ma voiture. Du coup, je perds mon travail.

Le logement dont je récupère enfin les clefs est une catastrophe, un syndic à l'usage exclusif de boomers qui ont acheté quatre fois ma surface pour une bouchée de pain au siècle précédent.

Un autre voisin perce les planchers, mauvais bricolage, arrêté de péril.

La réglementation sur les performances énergétiques arrive, DPE classe G.

Bref, en deux ans, je suis passé de cadre dynamique dans un trop grand logement à une certaine misère.

En dix ans plus tôt, j'avais fait le chemin inverse. Pas très loin, la roche tarpéienne depuis le Capitole.

Du coup, ma carrière française n'ayant pas digéré ces turpitudes, je me reconstruis à l'étranger.

Morale de cette histoire, les promesses n'engagent que ceux qui y croient. La relation conjugale suppose tout un tas de précautions.Le contrat de mariage en est une, et la violence n'est pas que le fait du plus imposant physiquement dans un couple.